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Le berger des agaves

Last updated on 9 novembre 2019

Je me souviens des agaves de mon enfance, agaves que je ne nommais pas « agaves », du reste, que je ne nommais même pas, d’ailleurs. Leurs hauts candélabres épanouis faisaient une dernière révérence aux voyageurs des trains qui filaient vers l’Espagne ou « montaient » vers Paris, entre d’abruptes parois siliceuses taillées dans les Albères ou contre les falaises escarpées qui plongeaient dans la mer à l’entrée de Cerbère.
C’est plus tard que j’ai pu les nommer, que j’ai appris aussi que ces hampes florales étaient leur chant du cygne. Ici j’ai retrouvé les agaves dans les allées ou les entrées des mazets nîmois. On les y admire pour leur beauté – « digne d’admiration » est d’ailleurs la traduction de leur nom grec – mais  aussi parce que leurs terribles épines ont le pouvoir de dissuader les visiteurs indésirables.
J’ai pris l’habitude de m’en méfier, ayant quelquefois tutoyé de trop près leurs pointes douloureuses, puis j’ai découvert, un jour, au hasard d’un apéritif prolongé, qu’elles avaient d’autres fonctions que celle du gardiennage des mazets, que ces plantes mexicaines servaient par exemple à l’élaboration de la téquila, celle-la même que j’étais en train de « frapper »… Alors là, me suis-je dit, une plante qui donne un tel breuvage ne peut pas être tout à fait mauvaise, réhabilitons l’agave, donc, trinquons aux agaves… dont il y a plus de trois cents espèces…

Dans les jardins de la Fontaine, j’ai retrouvé ces agaves – jamais leurs hampes fleuries cependant – et je les ai photographiés. Je les trouve belles, ces plantes, tendres et cruelles, avec leurs tentacules effilés, gris, bleus, verts, parfois jaunes, qui gesticulent vers le ciel, vers le soleil qui les nourrit. Épées, sabres, couteaux, lances, pieux, scies ou ciseaux, elles évoquent ce qui coupe, ce qui tranche, ce qui troue, ce qui blesse ou qui tue. Il leur arrive pourtant de servir d’écritoire aux amoureux qui gravent sur leurs lames de chair les sillons de leur romance. Dures et fragiles, blessantes et vulnérables, tendres et cruelles, oui, les agaves appartiennent sans doute à une famille végétale proche des oxymores…

J’ai croisé dans les Jardins de la Fontaine le berger du troupeau des agaves, il s’appelle Manuel Adamczyck. Ce passionné de botanique m’a gentiment décadenassé les grilles de son « jardin sec » dans lequel il élève des agaves, des yuccas, des cactus et autres plantes « succulentes » mais dangereuses pour les enfants, les visiteurs naïfs ou ignorants. Il m’a dévoilé sa passion et son immense érudition pour l’univers de ces plantes qu’il m’a présentées comme un pâtre l’eût fait de ses bêtes : « Cette petite dentue, là-bas, c’est la Lophanta, la vert-bleu c’est la Celsii, et la Franzosinni, plus loin, et tenez, regardez cet agave Parrui, et le bleu-jaune, là, devant vous, attention, Americana Mediopicta, belle plante, hein ? Celle-là c’est un agave Cantala, il vient d’Inde, et l’Oponce, là, qu’on appelle ici figuier de barbarie… »

Il m’a parlé des soins que ses agaves réclamaient, de leur fragilité, de leur vie, de leur mort, de leur renaissance… il m’aurait volontiers parlé durant des heures entières si son travail ne l’avait réclamé. Je me suis pris alors à penser qu’il y a comme ça des êtres, autour de nous, tout près, qui ont en eux, dans leur tête simplement, des richesses immenses, des connaissances, une sagesse, une mémoire  abyssale, des bibliothèques passionnantes sur l’histoire, la danse, la mode, les croyances des hommes, des musées d’art antique ou moderne, des jardins botaniques comme Manuel Adamczyck, des trésors, des patrimoines immatériels bien plus précieux que toutes les vaines possessions qui font de nous des éternels insatisfaits. Alors sachons ouvrir nos yeux, nos oreilles, nos sens, avant que l’univers du paraître, de l’artifice, du double bling (prononcez bling-bling) et des paillettes n’atrophie ce qui reste de notre humanité !

Agave
Oponce à raquettes
Oponce figuier de barbarie

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